III – Nø Øne

 

Fragment 3 : Nø Øne

Ce Fragment est un “nø comment” à plusieurs niveaux de lecture. Les images nous emmènent à travers des lieux abandonnés, abîmés, dont l’emplacement géographique n’a que peu d’importance et n’est jamais plus que suggéré. Peut être montrent-elles une constance planétaire, un cycle logique d’une évolution dont on a du mal à comprendre
la logique. Ce Fragment peut être vu seul, mais est également accompagné sur le web d’une musique créée spécialement et qui peut être activée simultanément, ainsi que d’un texte de l’écrivain et complice Tarik Noui, nous offrant ici le meilleur de sa talentueuse plume.

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Le chaos qu’on imagine

Le chaos. Ce n’est pas celui qu’on imagine avec les dents jaunes de la haine et de la destruction. Le chaos. Ce n’est pas celui qu’on imagine avec le bras droit du lépreux le bras gauche de la vanité et sur sa tête défaite le trirègne des puissants. Le chaos, ce n’est pas celui qu’on imagine… le dernier champ de bataille des derniers temps et dans ses alluvions, le cœur en cendre du Juste et de la Vierge noyés dans les roulis de sang. Le chaos ce n’est pas celui qu’on imagine… le chaos qu’on imagine… le chaos… C’est tout sauf ces vieilleries de foire. Le chaos est bien le contraire.

Le chaos est un mouvement.

Un déplacement sans cesse et continu, une volonté abouchée à la vie, voilà l’essence même du chaos. Les maisons vides puis pleines puis vides encore et ensuite détruites et rasées et ensuite…

Ensuite ?

Ensuite le chaos prend la forme du monde, prend la forme de la marche et de l’avancée. Prend la forme du désir de soi dans sa plus simple signification pareil au désir d’un enfant pour la terre à sa bouche. Le chaos ce n’est que la volonté de se précipiter contre un corps. Tout contre lui et d’en revenir et d’y retourner encore.Ce n’est que ça le chaos. C’est beaucoup plus simple et moins monstrueux qu’on veut bien le croire. Ce n’est que quelques pas en avant et en arrière le ressac, le balancier, le déséquilibre qui fait la marche ce n’est que ça le chaos… un déséquilibre constant qui assure le mouvement. Qui assure le souffle et la volonté du souffle. Le chaos, celui qu’on imagine trousser des femmes dans la glaise et les confettis et enfoncer dans des bouches les mots sales de la discorde et du regret, n’existe pas.

Le chaos, celui qu’on imagine comme la nuit en chapelet immense de breloques achetées et vendues, échangées, volées, violées, dans les ventres binaires des places boursières, n’existe pas. Ou peut-être que si. Ou peut-être pas.

Le chaos c’est aussi la rencontre d’un jour… un jour immense penché sur les maisons vides, bicoques vendues et achetées avec à l’intérieur les fantômes de la fortune de la faim et de la soif qui se disputent la douleur des hommes. Parce que rien ne vient après la douleur des douleurs. Rien ne semble tenir penché sous le vent des révolutions voulues, vécues et vite regrettées. Jeux d’enfants. Poupées éventrées. Cerceaux brisés. Tout ça a l’air triste et terrifiant pour celui qui ne veut se pencher que sur les sucrières de son existence. Mais rien n’est triste et sordide quand on sait que les maisons ne restent jamais vides longtemps. Et tôt ou tard des êtres les occuperont comme l’âme occupe un corps. Comme le verbe finit par occuper la bouche.

C’est cela le Chaos. La capacité de toujours se réinventer face aux visions et aux rencontres. La capacité insensée de croire, de vouloir vivre loin des malédictions. De toutes les malédictions.

Idiots.

Le chaos est la folle entropie du désir.

Texte : Tarik Noui